Bruno BIGOURDAN

Témoin de 30 ans d’initiatives…

Bruno Bigourdan, vous venez d’avoir  60 ans. Vous avez été un  acteur de terrain important dans le renouveau de la création d’entreprises depuis 30 ans.  C’est le moment de regarder dans le rétroviseur. La mémoire de notre histoire récente peut être utile aux plus jeunes.

Rappelez-nous votre parcours…

Après mes études en Ecole de Commerce et une première expérience d’animation dans le tourisme social (VVF), j’ai été recruté par la Chambre de Métiers de Roanne. J’ai intégré le service économique. J’ai eu la chance de participer à un stage de gestion d’entreprise adapté à l’artisanat pendant 3 mois. Après mes études dites « supérieures », c’était indispensable pour m’intégrer dans la réalité du terrain, la réalité du quotidien.

Une part importante de cette formation était consacrée à la pédagogie. Comment parler de la gestion d’une entreprise dans un langage accessible à tous ? Je crois que cette première expérience m’a « formaté » pour toute ma vie. Depuis j’ai toujours cherché à créer une culture de la gestion des petites entreprises pour donner aux entrepreneurs des outils simples mais efficaces dans leur perception de la réalité. J’ai écrit plusieurs ouvrages qui sont encore réédités.

Quel était votre travail au quotidien ?

J’étais un conseiller de terrain polyvalent, au contact direct des artisans, chez eux, dans leur atelier, pour les aider dans leurs prises de décision. Cette  approche concrète, à la fois humaine et technique, ne m’a pas quitté. J’aime marcher physiquement dans une entreprise, observer les process, sentir l’ambiance, écouter les êtres humains, construire avec eux les réponses à leurs problèmes.

Il y a de la passion dans votre voix !

Et il en fallait. Car dans les années 80 la crise du textile s’est abattue sur le bassin roannais. La concurrence étrangère d’Afrique du Nord et d’Asie a mis à mal ces ateliers traditionnels qui n’y étaient pas préparés. Les prix ont chuté de 40% ! Tous les jours, je voyais des entreprises déposer le bilan. Il  fallait réagir, et vite, ne pas baisser les bras, chercher de nouveaux marchés, moderniser les techniques de production, élever le niveau de qualité, changer les mentalités… Tout le monde s’est mobilisé : Chambre des Métiers, CCI et la ville de Roanne dont le Maire était Jean Auroux

Comment ?

Beaucoup d’initiatives sont nées dans cette période difficile. Nous avons créé un Fonds d’Assurance Formation (FAF), un Centre de Formation spécialisé dans les nouvelles techniques, un Brevet de Maîtrise pour inciter les artisans à augmenter leur qualification professionnelle.

Mais une entreprise n’est pas un atome solitaire ! J’ai pris conscience que l’environnement est fondamental. J’ai encouragé les artisans à se regrouper, à créer des centrales d’achats pour obtenir de meilleures conditions de leurs fournisseurs, à s’organiser en coopératives pour mutualiser leurs moyens et chercher de nouvelles idées. Je me souviens d’un groupement de 30 garagistes qui avait bousculé les habitudes de la profession, ils avaient même créé le premier centre de contrôle automobile alors que la Loi ne l’avait pas encore rendu obligatoire !

Et puis, il y a eu la réaction des Elus locaux. Jusque-là les Elus locaux ne s’intéressaient guère aux entreprises. Ce n’était pas leur culture. Mais la crise a conduit certains élus à se mobiliser à côté des entrepreneurs, à chercher comment une collectivité locale pouvait imaginer une place spécifique dans l’économie du territoire. Je pense à la gestion du foncier, à la création de zones d’activités, à la mise à disposition de locaux inoccupés,  à la communication de leur ville associée à des savoir-faire locaux, etc. Certains Maires sont même devenus des entrepreneurs municipaux !

Mais ce n’était pas votre métier !

Effectivement, peu à peu, je me suis rendu compte que la créativité et l’initiative n’étaient pas suffisantes, il fallait penser en terme d’aménagement  du territoire. Je n’avais pas cette compétence mais le besoin était là. Je suis donc parti en formation pendant 6 mois pour apprendre ce métier complémentaire : « Développeur et aménageur local ».

Et alors ?

A mon retour, j’étais convaincu qu’il nous fallait inventer de nouvelles manières de travailler et non plus reproduire les modèles existants. J’étais convaincu qu’une des pistes était l’enracinement de l’entreprise dans la réalité des populations locales. La montée du chômage inquiétait tout le monde.

L’idée est venue de créer un type d’entreprise dont la finalité ne serait pas que le profit mais aussi l’insertion et la qualification des plus démunis. Avec quelques amis et les travailleurs sociaux de Roanne, mais aussi avec les Elus locaux, nous avons créé en 1982 l’une des premières entreprises que nous avons qualifiée d’intermédiaire, sous forme associative. Elle s’appelait « La Charpente ». Et j’en suis devenu progressivement le Président… en plus de mon métier bien sûr !

Pourquoi intermédiaire ?

Parce que l’entreprise cherchait une double rentabilité : rentabilité économique et rentabilité sociale. Elle associait des travailleurs sociaux  qui  connaissaient bien ces publics en difficulté et des professionnels qui avaient pour mission de transmettre leur savoir-faire. Rapidement les services de l’Etat se sont rendus compte que ce mode d’insertion par l’économie était beaucoup  moins coûteux que les dispositifs classiques. L’Etat a décidé de participer financièrement  à ce type d’entreprise en s’appuyant sur la fameuse « Circulaire 44 » du Ministère des Affaires Sociales. Il y a eu à cette époque des Fonctionnaires que je qualifierais d’entrepreneurs. En finançant des « actions expérimentales », ils voulaient explorer les mutations de notre société, participer aux changements sociaux et économiques.

D’autres initiatives partout en France ont contribué à  développer ce nouveau modèle d’entreprises. Nous ne le savions pas encore, mais nous étions en train de relancer ce qui s’est appelé « L’Economie sociale ». C’était aussi l’époque de la création des Boutiques de Gestion qui ont beaucoup contribué au développement du changement des mentalités.

Quelle a été la réaction des entrepreneurs « classiques » ?

Dans un premier temps, ils se sont sentis menacés, ils ont cru que les entreprises intermédiaires allaient les concurrencer, qu’elles recevaient des subventions « énormes », qu’elles ne payaient pas de charges sociales, etc. C’est un vieux réflexe. Quand on se sent faible, au lieu de chercher à s’améliorer, on montre les autres du doigt. C’est le réflexe corporatiste qui ne mène pas loin. Aujourd’hui, on a le même faux débat à propos des auto-entrepreneurs. Si un artisan traditionnel se sent menacé par un auto-entrepreneur, c’est comme si, sur le circuit de Monza, une Formule 1 se sentait menacée par une 2 CV !

Mais c’est un débat marginal. Les vrais entrepreneurs ne perdent pas leur temps à se lamenter, ils entreprennent !

 

Continuons votre parcours…

Six Entreprises Intermédiaires de la Région Rhône-Alpes ont souhaité se fédérer pour réfléchir ensemble à l’avenir de cette nouvelle façon de travailler, et pour être l’interlocuteur des Pouvoirs publics. Ces entreprises ont fait appel à moi pour créer et gérer l’Union Régionale des Entreprises Intermédiaires- Insertion (UREI). Cette « aventure » a été passionnante ! Comment marier deux cultures différentes, le social et l’économie? Comment amener des travailleurs sociaux à devenir entrepreneurs ? Mon goût pour la pédagogie de terrain a pu à nouveau s’exercer. J’ai réussi à les convaincre que gérer une Association est aussi complexe que gérer une Société anonyme !

Quant aux interlocuteurs politiques, les relations ont fluctué en dents de scie. Plusieurs fois nous avons eu très peur. Mais la Loi de 91 a définitivement pérennisé l’insertion par le travail et ouvert d’autres pistes : les Régies de Quartiers, les Chantiers-Ecoles, les Chantiers d’insertion, etc.

Ce fut une période passionnant avec des rencontres fréquentes dans les ministères concernés (Travail, Affaires Sociales, Environnement, Mission Schwartz, CDC…). Etant la première et principale UREI, nous étions très sollicités et très écoutés par les services publics et avons même participé avec le cabinet du premier Ministre à la rédaction des fameux textes officialisant durablement le rôle des EI et leur financement pour le service rendu  à  la collectivité.

Et pour vous, une nouvelle étape se dessine…

Oui. J’ai commencé par me replonger dans les études pour prendre un peu de distance avec cette période enflammée mais épuisante. Pendant six mois, j’ai suivi la formation de l’Institut de Contrôle de Gestion (Maitrise IFG). Mes intuitions du terrain se sont consolidées avec des méthodologies rigoureuses. Je me suis senti prêt à franchir l’étape suivante, à créer mon entreprise.

En 1989, vous créez la société Siloë…

Oui. Jusque-là j’exerçais le métier de conseil en tant que salarié. J’étais mûr pour passer de l’autre côté ! J’avais deux cibles : les associations et les petites entreprises. Mon expérience à l’UREI a été fructueuse car beaucoup de responsables associatifs ont pris à cette époque des initiatives sans avoir une culture de gestion. Mon rôle de conseil a été utile pour beaucoup.

Par contre l’accueil des petites entreprises a  été plus réservé. Car le chef d’entreprise, quand il a besoin d’un conseil, fait appel à son Expert-Comptable. Même si celui-ci n’a pas forcément les compétences pour faire une étude de marché ou repositionner une gamme de produits. Mais on ne change pas facilement d’habitudes !

Pendant 25 ans mon équipe, constituée en moyenne de 6 à 10 consultants, selon les périodes, s’est forgée peu à peu une solide réputation en matière de développement économique local. Nous avons eu des hauts et des bas, comme toutes les entreprises. Mais nous avons toujours résolu les difficultés en nous recentrant sur notre domaine d’expertise. Aujourd’hui la société  « Siloé », devenue plus tard, par le fait d’une fusion de 2 cabinets amis, « Argo&Siloé » est reconnue dans sa compétence de terrain. De plus en plus de collectivités locales font appel au cabinet pour accompagner le développement économique de leurs territoires ; ce fut d’ailleurs le cas pour l’agglomération du Pays Viennois. Les élus locaux ont besoin de repères objectifs pour prendre des décisions réfléchies et rendre des comptes à leurs électeurs.

Avec le recul, comment expliquez-vous le « boom » de  la création d’entreprise à partir des années 80 ?

C’est une question difficile. Comment le métier de chef d’entreprise s’est-il « démocratisé » ? C’est vrai que jusque-là notre culture n’avait pour modèle que le salariat. A moins d’être né dans une famille d’entrepreneur (ce qui est mon cas), un jeune n’avait pas cette idée. Peut-être que, sans le savoir, quand Raymond Barre a lancé sa formule : « Et si les chômeurs créaient leur entreprise ? », il a débloqué quelque chose ? Ce n’était plus un tabou. On a osé en parler, les media en ont fait peu à peu un sujet de société. La Loi sur la participation des salariés les a incités à s’intéresser au fonctionnement de leur entreprise. Les grands Groupes ont mené des expériences intéressantes : l’essaimage, l’intraprise, etc. Quantitativement, il n’y avait pas encore  beaucoup de créations d’entreprises mais la question était libérée : « Pourquoi pas moi ? ».

Vous achevez aujourd’hui votre carrière professionnelle ?

Oui, j’ai passé la main à mon principal collaborateur, l’an dernier. C’est un grand bonheur de laisser une maison en ordre, l’impression du devoir accompli… J’ai été un chef d’entreprise  heureux ! Mais la passion n’est pas éteinte. Aujourd’hui, je vis l’expérience de la reprise d’entreprise à proximité de chez moi, en accompagnant momentanément, juste avant d’être à la retraite, deux jeunes à reprendre la société de formation dans laquelle  ils sont salariés;  cette opération s’avère bien plus complexe et difficile que ce à quoi on s’attendait ; le sujet de la reprise de Petite Entreprise mérite un article à lui tout seul…

Nous sommes passés par les phases de négociation, de reprise, de restructuration et maintenant c’est la phase de développement accéléré et de diversification indispensable.

Par ailleurs, je suis depuis 2008 conseiller municipal et conseiller communautaire sur l’Ouest Lyonnais (17 communes, 36 000 habitants). Je mets mon expérience au service de mes concitoyens et de mes collègues élus, notamment au sein de la commission du développement économique.

Avant de nous quitter, une dernière question : Aujourd’hui quel conseil donnez-vous aux créateurs d’entreprises que vous rencontrez ?

Mon principal conseil est d’écouter particulièrement ceux qui ont vraiment une expérience de création ou reprise d’entreprise avec leur propre argent, qu’ils aient réussis ou échoués ! Ceci peut se faire sous forme de séquence conseil ou de parrainage efficace.

Le porteur de projet va rencontrer toute une batterie de conseillers en tous genres sur son parcours,  professionnels ou amicaux,  selon le type de d’activités et de financement, et il devra discerner très vite leur position, leur rôle et leur limite ; comme le conseilleur n’est pas le payeur en général…il y a de bons et de mauvais conseils.

 

 

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